A l’occasion des commémorations du génocide perpétré contre les Tutsis du Rwanda, texte de David Gakunzi.
Pour l’absence et la présence. Pour les cicatrices et les blessures. Pour les cris qui résonnent encore parfois dans nos mémoires. Pour les larmes silencieuses. Pour Nyamata, Gisozi, Murambi, Ntarama, Nyarubuye, Nyanza, Bisesero, Butare. Pour ceux qui ne sont plus là.
Cette année-là, avril est tombé et, au fond de la nuit, nous sommes morts de mille morts plusieurs fois par jour, chaque jour. Morts dans la solitude. Vaine la parole de l’humanité et oublié l’engagement autrefois élevé solennellement dans le ciel : « Plus jamais ça ! ». Témoin de tout, l’humanité a failli lamentablement, moralement, politiquement. Ici, nous avons compris avec notre sang que nous seuls sommes comptables de notre survie.
Pour le courage, la bravoure et la solidarité. Loués soient ceux qui furent là quand nous n’avions plus ni souffle ni lendemain. Louée soit la bravoure des Inkontayis, nobles lutteurs vainqueurs de nos oppresseurs, affrontant l’obscurité, risquant leur peau pour nous retirer des griffes de la nuit. Que leurs noms soient chantés et célébrés de génération en génération.
Et gratitude pour la lumière rendue, depuis, à cette terre qu’on croyait morte à jamais. Reconnaissance pour le choix de la justice, de la réparation, de la réconciliation, de la renaissance, de l’unité et le rejet de la voie de la division, de la vengeance et de l’aliénation à la haine. Reconnaissance pour l’affirmation de l’éthique du prochain comme fondement du mieux vivre-ensemble dans un même lieu.
Loués soient ceux qui furent là quand nous n’avions plus ni souffle ni lendemain
Pour les années passées et les années présentes. Pour le pays blessé, sorti des décombres, devenu source solaire de notre force à toute épreuve. Pour cette terre où souffler, marcher, courir, rêver, aimer, rire, chanter, danser, prospérer, goûter au bonheur des petites choses quotidiennes, tracer son chemin, vivre simplement en étant fiers de ce que nous sommes, préparer les temps futurs. Pour l’air bleu et ce ciel à l’avant-garde de l’Afrique accueillant avec un sourire chaleureux tous les visiteurs des quatre coins de la planète. Pour cet endroit où nous nous donnons mutuellement de la force et le goût de vivre pleinement, cet endroit en mouvement perpétuel, tel un sujet capable de faire des choix en toute conscience et d’en assumer la responsabilité. Ainsi, nous avançons avec grâce et noblesse sur la scène mondiale selon notre propre respiration. La foi concrète, réelle et tangible.
Pour ce qui doit être dit et rappelé. Cette année-là, l’année de la longue nuit, les génocidaires défaits, empêchés de mener à terme leur projet d’anéantissement des Tutsis, ont aussitôt pris le chemin du Congo, franchi la frontière avec armes et bagages, promettant de revenir un jour, selon leurs propres termes, « parachever le travail inachevé ». C’est-à-dire exterminer tous les rescapés Tutsis. A peine arrivés dans le Kivu, ces tueurs se sont mis aussitôt à semer la désolation et à commettre d’autres atrocités monstrueuses. Et – je ne sais par quel retournement des faits – leurs crimes seront plus tard attribués aux Tutsis du Rwanda.
L’idéologie du génocide s’est régionalisée
Pour ce que nous voyons et déplorons. Le virus de la haine a fait, hélas, son chemin au-delà de nos frontières. L’idéologie du génocide s’est régionalisée. D’aucuns voudraient que nos destins retombent dans la mort. Quoi que nous fassions ou nous abstenions de faire, nous sommes souvent montrés du doigt. Vilipendés. Accusés de tous les maux.
Nous nous souvenons. Nous n’avons pas oublié. Le génocide fut précédé par la dissémination de mensonges répétés à l’infini. Et nous voilà, encore une fois, objets d’autres rumeurs tout aussi diffamatoires ressuscitant de mauvais souvenirs. Rumeurs alimentées par les discours des responsables politiques des pays voisins invoquant ouvertement ou à demi-mot un prétendu « complot tutsi » de domination régionale. Rumeurs affirmant sans vergogne que le Rwanda, entendez « les Tutsis », serait auteur d’un génocide dissimulé dans le Kivu.
Avec un un cynisme assez singulier, on retourne le génocide contre les Tutsis, on transforme les victimes en bourreaux. Et, quand vient le mois d’avril, quand vient le temps des commémorations du génocide perpétré contre les Tutsis, quand vient le temps du silence et du recueillement, on s’évertue à troubler la quiétude des rescapés, on remue le couteau dans la plaie : on annonce un grand concert musical à Paris et on organise à Kinshasa un colloque au nom assez évocateur : « L’appropriation du Geno-Cost. » On soutient qu’il existerait de nombreux « types et sortes » de génocide, dont le « Geno-Cost », génocide qui serait motivé par l’appât du gain. On dénature le sens et la signification du crime de génocide. Car, dans un génocide, on ne tue pas pour s’emparer du sol et du sous-sol d’un pays ou d’un territoire, mais pour exterminer les membres du groupe ciblé, jusqu’au dernier. En vérité, les théoriciens de cette étrange redéfinition du génocide parlent comme parlait la RTLM, la Radio-Télé-La-Mort : le génocide ne serait qu’un subterfuge inventé par des forces occultes extérieures pour faire main basse sur les richesses de la région avec la complicité des Tutsis ; les Tutsis qualifiés de corps étrangers aux ambitions hégémoniques, source de tous les maux et malheurs du monde !
Nous étions proches parents et savions que nous portions au fond de nous un peu du souffle de chacun d’entre nous
Rhétorique convoquant donc les mêmes stéréotypes déjà entendus dans la bouche des Bagosora et autres génocidaires. Mêmes formules et expressions hallucinatoires, obsessionnelles, aliénantes, meurtrières, recyclées. Mêmes catégories de pensée et constructions conceptuelles reprenant et prolongeant le discours racialiste colonial divisant les habitants de la région des Grands Lacs en supposés Bantous et soi-disant Hamites. Mêmes croyances inébranlables, saturées de destructivité ténébreuse, polluant les esprits, renvoyant les Rwandais, les rwandophones, les Banyamulenge, plus précisément les Tutsis, ailleurs, toujours ailleurs. Même code idéologique éliminatoire.
Pour mémoire. Nous ne sommes pas des peuples d’hier ni d’avant-hier. Autrefois, dans la roue de l’histoire, nous étions Royaume Lunda, Royaume Luba, Royaume Kuba, Royaume Kongo, Royaume du Rwanda, Royaume du Burundi. Nous étions proches parents et savions que nous portions au fond de nous un peu du souffle de chacun d’entre nous. Autrefois. Avant Berlin 1885 et l’Afrique divisée tel un gâteau d’anniversaire à coups de règles. Avant le temps des coupures arbitraires et des déchirures de la terre. Avant que nous ne devenions des territoires renommés Congo-Belge et Ruanda-Urundi sous tutelle, territoires aux peuples dispersés de part et d’autre des nouvelles frontières tracées à Berlin, territoires aux peuples gémissant sous le poids de la dépossession, des travaux forcés et des plantations de caoutchouc, de café et de coton. Avant la déstructuration des cosmogonies et ordres politiques et sociaux précoloniaux. Avant l’institutionnalisation des humiliations corporelles et l’Etat de non-droit. Avant l’introduction et la propagation des discours sur les races et leurs clameurs toxiques. Avant la dissémination des identités malheureuses. Avant le traquenard des divisions. Avant la propagation des idéologies de la haine. Avant que l’aliénation ne dévore nos cerveaux. Autrefois, avant Berlin et la suite. Depuis notre histoire a pris une autre tournure. Depuis nous avons perdu la connaissance de nous-mêmes. Depuis, de grands malheurs sont tombés sur nos chemins. Et le passé crie encore.
Nous sommes l’espoir en marche
Pour les leçons tirées de l’histoire. Nous savons, oui nous savons, par expérience, dans notre propre chair, nous savons ce qui peut arriver lorsque les discours de haine se propagent en toute latitude, lorsque les politiques de ségrégation remettant en cause l’égale dignité de tous les êtres humains prospèrent au grand jour. Nous savons aussi que la transformation collective salutaire des systèmes de pensée et des logiques politiques au niveau global qu’aurait dû induire la monstruosité du génocide perpétré contre les Tutsis n’a pas eu lieu. Nous savons enfin les conséquences de ce que nous choisissons de faire ou de ne pas faire.
Nous savons et nous avons le sens des responsabilités collectives; alors tous nos choix et tous nos actes sont guidés par une seule volonté : que ce que nous avons vécu ne se répète pas, ne se reproduise plus. Nous ne serons plus un peuple sans protection, traîné d’exil en exil, épuisé par la route, en quête désespérément d’un refuge ; nous ne serons plus un peuple sans souveraineté vivant en attente du prochain pogrom.
Pour ceux qui ne sont plus là et qui demeurent présents à travers nos combats et nos accomplissements. Pour l’Ubuntu, force protectrice de la vie. Notre lumière est allumée pour durer. Quoiqu’il arrive, nous survivrons et nous continuerons de nous élever vers les hauteurs. Nous sommes l’espoir en marche. Nous sommes l’avenir. Nous voyons le futur.
1 commentaire
Merci David. Tes mots sont un baume sur beaucoup de coeurs meurtris!
Merci de ton engagement pour la paix.
“Nous sommes l’Espoir en Marche”